Denis Grosmaire : comprendre et protéger des requins de Polynésie
En 2004, Denis Grosmaire, plongeur apnéiste amoureux de l’océan depuis sa plus tendre enfance, se lance à la découverte des requins-tigres. Des rencontres qui feront naître en lui une véritable vocation : celle de protéger toutes les espèces de requins dans un écosystème alors menacé par la surpêche.
Pour porter haut et fort la voix des requins polynésiens, Denis Grosmaire et ses deux acolytes, Christian et Matairii fondent l’association Tore Tore. Ils contribueront ainsi avec le gouvernement à la mise en place de la 1re règlementation sur la préservation des requins en Polynésie française.
L’apnéiste Ambassadeur d’Air Tahiti Nui continue aujourd’hui à porter de nombreux projets de sensibilisation à la cause de ces animaux fascinants, mais souvent incompris.
Il nous raconte aujourd’hui son histoire, les missions de son association et la place du requin en Polynésie.
Peux-tu nous présenter ton parcours et ce qui a éveillé ton intérêt pour les requins ?
« J’ai grandi dans les îles les plus isolées. Je suis dans l’eau depuis que je suis gamin et j’ai donc pu observer les requins dès mon plus jeune âge. Bien sûr, comme tous les enfants, ils me faisaient peur au départ. Je pensais que c’était des animaux dangereux dont il faut se méfier. J’ai vu mon premier requin-tigre à l’âge de 5 ans à Rikitea.
Puis j’ai commencé à pratiquer la pêche sous-marine régulièrement. C’est comme ça qu’on apprend doucement à les connaître, à faire attention et à les comprendre.
J’ai donc passé toute ma vie en mer : j’adore nager, pêcher, surfer… En 2004, j’habitais à Temae et je travaillais dans l’administration. Un jour, avec un ami, nous avons décidé de trouver une activité qui nous permettait de nous déstresser le week-end.
Mon ami avait un bateau, et moi une bonne connaissance du monde marin. On s’est donc fixé l’objectif d’aller à la rencontre des plus gros requins de Polynésie. L'idée de départ était vraiment d’en faire notre activité du week-end pour évacuer un peu le stress du travail. »
[NDLR. Il est essentiel de bien connaître l’environnement et les espèces avec lesquelles vous plongez pour limiter les risques. Assurez-vous donc d’être accompagné par un professionnel pour aller à la rencontre des prédateurs marins. Rapprochez-vous d’un club de plongée local.]
C’est donc ce qui t’a permis de découvrir les requins-tigres ?
« Oui, on a trouvé des endroits fréquentés par les requins-tigres et on a commencé à plonger avec eux régulièrement. Au départ, nous avions peur, parce que ces requins sont très différents de ceux qu’on voit lorsqu’on pratique la pêche sous-marine : ils sont beaucoup plus imposants et avec une réputation beaucoup plus dangereuse.
À l’époque, il n’y avait personne sur ces sites, et nous pouvions nager avec trois ou quatre requins-tigres qui nous tournaient autour. Ces rencontres ont déclenché une véritable passion pour nous.
Malheureusement, on s’est rapidement aperçus que les requins de Polynésie n’étaient pas protégés à cette époque : les thoniers et chalutiers les pêchaient pour couper leurs ailerons et les exporter vers la Chine. En 2002, 8 tonnes d’ailerons de requins séchés ont été exportées. Ça correspond à des centaines de milliers de requins !
Pourtant, le requin a une place importante dans notre culture. C'est un animal protecteur., Dans la mythologie, le Dieu créateur avait des disciples qui étaient des requins et cet animal à toujours un bon rôle dans les légendes polynésiennes : il protège les gens et guide les pêcheurs. C’est ce que l’on appelle un Tāura, un animal totem. »
Parle-nous de la création de ton association, Tore Tore
« La place du requin est extrêmement importante dans tous les domaines : dans l’océan, dans la culture, dans la science, et pour notre tourisme. Tous ces constats nous ont poussés à monter l’association Tore Tore en septembre 2005 pour accompagner le gouvernement dans la mise en place de la toute première règlementation sur la préservation des requins en Polynésie française.
Nous avions la chance d’avoir Georges Anderson en tant que ministre de l’Environnement, qui était très intéressé par notre combat. Il nous a accompagnés dans les missions de l’association. Et nous avons accompagné le gouvernement en retour dans la mise en place de la règlementation de protection des requins, officialisée en avril 2006.
C’était une belle victoire : la loi interdisait de pêcher les requins commercialisés pour leurs ailerons !
Malheureusement, le requin Mako échappait à cette règle, car il était vendu aussi pour sa chair. Nous avons donc demandé un changement de la règlementation pour protéger toutes les espèces sans exception. Les aléas administratifs et politiques ont retardé le processus, mais la promulgation de la loi a finalement eu lieu en 2017. Toutes les espèces de requins sont aujourd’hui protégées en Polynésie française. »
Après avoir accompli ce bel objectif, comment a évolué l’association ?
« Une fois la règlementation établie, nous avons levé le pied. Nos professions ne nous permettaient pas de mener les missions de l’association à temps plein.
Personnellement, en parallèle, j'ai continué de plonger avec les requins-tigres. C’est quelque chose que je continue d’ailleurs de faire régulièrement.
Nous avons finalement relancé les actions de l'association en 2019, avec de beaux projets sur lesquels nous attendions de gros financements, et notamment deux projets audiovisuels : un dessin animé et un documentaire sur la place du requin dans la société polynésienne. Ces projets coûteux n’ont pas pu être menés à bien, mais nous allons essayer de les relancer prochainement.
Nos missions régulières et projets actuels incluent aussi :
- Des interventions de sensibilisation dans les écoles,
- Des interventions de communication et de sensibilisation sur les réseaux sociaux,
- Des rencontres institutionnelles,
- De la photo-identification de requins,
- L’édition de posters explicatifs sur les différentes espèces,
- Un projet de construction d’une grande statue de requin pour afficher sa place dans la société. »
Quelle est la situation des requins en Polynésie à ce jour ?
« Notre chance en Polynésie, c’est que grâce à notre culture, la population a toujours été sensibilisée au respect des requins. Aujourd’hui, maintenant que le business de la surpêche est derrière nous, il faut simplement effectuer un travail de maintien de cette sensibilisation : faire des rappels lorsque la règlementation n’est pas respectée, et éduquer les enfants à l’importance de ces animaux pour notre société.
Nous sommes aujourd’hui le plus grand sanctuaire de requins au monde. C’est une bonne chose puisque ça attire beaucoup de scientifiques qui viennent étudier les requins en Polynésie. Et il y a encore énormément à découvrir… On observe par exemple des phénomènes de recrudescence de requins certaines années comme en 2001 et depuis l’année dernière, ce qui correspond aux périodes fortes d’El Niño, mais il n’y a pas assez d’études pour le prouver. Il faudrait étudier tous ces phénomènes et faire un travail de recensement statistique pour en savoir plus sur les populations de chaque espèce. »
Peux-tu nous parler de tes partenariats avec Air Tahiti Nui ?
« Personnellement, je suis Ambassadeur d’Air Tahiti Nui depuis 2019 pour tous mes projets dans le domaine de l’apnée. En parallèle, avec l’association, Air Tahiti Nui avait prévu de nous soutenir dans plusieurs projets qui ont dû être reportés pour l’instant. C’est le cas du documentaire que nous souhaitons développer cette année.
L’objectif est de faire un documentaire de 3 épisodes présentant :
- Une photographie de la situation actuelle sur les requins et la règlementation, la place du requin dans la mythologie et la place de cet animal dans la culture polynésienne,
- La place du requin dans la science et la sensibilisation
- La relation entre l’homme et le requin, notamment au travers des pêcheurs, et l’observation des requins en plongée.
On doit interviewer des personnes très ancrées dans la culture, des scientifiques, des pêcheurs, les institutions, etc. C’est un projet de grande envergure. L’idée à travers ce documentaire est aussi de faire une belle promotion touristique de notre destination. »
Que voudrais-tu dire à ceux qui craignent les requins ?
« En fait, ils ne sont pas si dangereux que ça. Lorsqu’il y a des attaques, c'est malheureusement généralement de la responsabilité de l'homme. Bien que ça arrive, il est très rare qu'un requin attaque sans raison. C’est quelque chose qui se produit beaucoup moins souvent que les accidents de voiture ou les attaques de chiens par exemple.
Dès la création de l’association Tore Tore, notre objectif était aussi de changer cette perception qu’ont les gens des requins : changer les mentalités pour que toute la communauté adhère à notre démarche. On a donc fait beaucoup de sensibilisation du grand public au travers d’articles dans la presse locale et internationale. »
Un dernier mot ? Un message à faire passer ?
« À l'échelle polynésienne, nous pouvons être fiers du chemin parcouru, notamment grâce à notre attachement à notre patrimoine culturel et naturel.
Mais à l'échelle mondiale, nous vivons une véritable catastrophe écologique. Les océans sont surexploités, les requins ne sont pas protégés partout et la biodiversité s'effondre. Malgré les alertes répétées des scientifiques, les décisions prises restent largement insuffisantes. Au cœur du Pacifique, des centaines de navires de pêche gravitent autour de notre immense Zone Économique Exclusive, exerçant une pression permanente sur nos écosystèmes. Nous devons rester vigilants et renforcer la protection de notre ZEE. »
Observation de requins en Polynésie : les bonnes pratiques
En cas de rencontre avec les requins lorsque vous nagez dans les eaux polynésiennes, soyez toujours calme. Ne tentez pas de fuir précipitamment ou, à l’inverse, n’essayez pas de vous rapprocher ni de toucher les animaux.
Faites plutôt face à l’animal calmement pour l’observer.
Si vous prévoyez une activité impliquant une rencontre avec des requins (plongée, pêche sous-marine, snorkeling dans un lieu fréquenté par les requins, etc.), faites vous toujours accompagner d’un professionnel connaissant les lieux et les espèces concernées. Suivez alors les instructions fournies sur place.
Si vous pratiquez la chasse sous-marine, ne gardez pas vos poissons à la ceinture. Déposez-les directement en surface : sur le bateau ou dans un récipient flottant.
Enfin, pour limiter les risques, évitez les zones de pêche ainsi que les baignades à l’aurore et au crépuscule.
Soutenir l’association Tore Tore
L’association recherche de nouveaux adhérents ! Tous les profils sont les bienvenus : bénévoles qui souhaiteraient faire des interventions dans les écoles, stagiaires, scientifiques pour mener des études sur les requins-tigres.
Il est aussi possible de faire un don. Retrouvez toutes les informations sur le site de l’association Tore Tore.
Photos : Denis Grosmaire